Traducteurs et interprètes : tous chômeurs en 2025 ?

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« D'ici quelques années à peine, vous pourrez, grâce à la révolution numérique, converser en direct avec n'importe quel citoyen du monde ou traduire en direct n'importe quel texte rédigé dans une autre langue. […] Pour ceux dont c'est le métier, traducteurs et interprètes, ce sera le risque de tomber au chômage. […] Comme tout ce chambardement est prévu pour 2025, au plus tard, les interprètes et traducteurs ont quelques années pour s'y préparer et agir… » 

 

C’est en ces termes que M. Amid Faljaoui, directeur des magazines francophones de Roularta, conclut sa chronique économique sur la traduction. Alors, qu’en est-il vraiment ? Les métiers de traducteurs et interprètes sont-ils réellement voués à disparaître ?

 

Force est de constater que, ces dernières années, la technologie a envahi le quotidien des experts en langues. « Logiciel de traduction assistée par ordinateur », « bases de données terminologiques »  ou encore « mémoires de traduction » sont des termes utilisés régulièrement par les linguistes professionnels. Cependant, ces outils ont pour fonction d’assister le traducteur dans sa tâche, et non de le remplacer

 

L’émergence de l’intelligence artificielle ne risque-t-elle pas de changer la donne dans les prochaines années ? Récemment, une machine a réussi à battre le champion du monde de go, un jeu qui exige créativité et imagination ! Alors pourquoi ne réussirait-elle pas - dans un avenir plus ou moins proche - à effectuer des traductions de qualité ?

 

 

Pour répondre à cette question, nous ferons une analyse en trois points :

 

• Tout d’abord, nous allons examiner la situation actuelle. Nous traiterons des outils actuels utilisés par les traducteurs professionnels et parlerons des dernières innovations.
 

• Ensuite, nous définirons précisément ce qu’est l’intelligence artificielle. Nous présenterons les dernières innovations en la matière et déterminerons ses limites ;
 

• Pour finir, nous tenterons de comprendre le lien qui existe entre l’homme et la machine, et tenterons d’anticiper son évolution.

 

 

Lorsque nous aurons répondu à ces questions, nous pourrons émettre une hypothèse objective sur le futur de la traduction et de l’interprétation.

 

La situation actuelle

 

 

Traducteurs et interprètes : des métiers différents, des enjeux distincts !

Beelingwa Traduction

Nous avons déjà mentionné les différences entre traducteurs et interprètes dans un précédent article. Par conséquent, nous n’allons pas nous attarder sur ce sujet. En quelques mots, ces deux métiers sont différents et exigent des compétences distinctes. Le traducteur transpose les messages écrits ; l’interprète, quant à lui, adapte un discours oral

 

Dans cet article, nous nous concentrerons sur la traduction. Pour parler du futur de la traduction, il faut comprendre son présent et, plus particulièrement les technologies actuelles utilisées par les traducteurs.

 

Les technologies actuelles du traducteur

 

Aujourd’hui, les traducteurs s’entourent de logiciels de traduction assistée par ordinateur. Attention : il ne s’agit aucunement de logiciels de traduction automatique, tels que Google Translate ou Systran, mais bien de logiciels d’AIDE à la traduction. L’humain reste bel et bien au centre du processus de traduction

 

Alors, que cachent les termes « logiciels de traduction assistée par ordinateur » (TAO ; CAT tools, Computer-assisted translation Tools) ? Il existe deux types d’outils :

 

Beelingwa blog computer

Les mémoires de traduction : elles enregistrent la traduction de chaque segment de phrase dans une base de données et reproduisent la traduction en cas de répétition de la phrase. Le traducteur intervient ensuite pour accepter, modifier ou refuser la traduction du segment. 

Les bases de données terminologiques : elles établissent une liste de mots avec leur définition et le contexte dans lequel ils apparaissent. 

 

 

Ces outils assistent également le traducteur dans le processus de mise en page du document traduit. Ils permettent au traducteur de livrer un travail soigné, de terminer son travail plus rapidement, et de respecter les délais imposés.

 

Les outils de TAO ne doivent en aucun cas être confondus avec les logiciels de traduction automatique. Les premiers assistent les traducteurs, tandis que les seconds les remplacent. 

 

La traduction automatique

 

Traduction automatiquePlusieurs acteurs ont investi le marché de la traduction automatique

Les plus connus sont Google (Google Translate, Wordlens), Microsoft (Bing Translator, Skype Translator) et Systran.

 

Malgré les sommes colossales investies par ces géants du secteur de la haute technologique, la traduction automatique donne des résultats peu satisfaisants. Loin s’en faut ! 

 

Actuellement, ces logiciels sont utilisés par Monsieur et Madame Tout-le-Monde pour comprendre l’idée générale d’un texte. En revanche, l’utilisation de logiciels de traduction automatique dans un cadre professionnel est fortement déconseillée car elle risque de décrédibiliser l’entreprise et d’entacher son image de marque

 

Cependant, l’évolution technologique avance à grand pas ! Les acteurs du marché travaillent sans relâche pour améliorer leurs services. D’autant plus que les dernières évolutions en matière d’intelligence artificielle pourraient faire évoluer les choses…

 

L'intelligence artificielle

 

S’il existe une technologie capable de menacer à terme les métiers de traducteur et d’interprète, c’est sans aucun doute l'intelligence artificielle (IA). De quoi s’agit-il ? Selon l’encyclopédie Larousse, il s’agit d’un « ensemble de théories et de techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l'intelligence humaine ».

 

En d’autres termes, les machines dotées d’une intelligence artificielle seraient capables d’apprendre par elles-mêmes. C’est ce qu’on appelle l’apprentissage automatique ou apprentissage statistique (machine learning en anglais). 

 

Intelligence artificielle et traduction - BeelingwaL’AlphaGo de Google, par exemple : contre toute attente, ce programme a battu à quatre reprises Lee Sedol, l’un des meilleurs joueurs de go au monde. Pourtant ce jeu exige une créativité et une imagination importantes. Comment le robot de Google a-t-il accompli un tel exploit ? 

 

La méthode utilisée fait appel à l’apprentissage par renforcement qui permet à la machine d’effectuer des actions, de les analyser et d’en extraire des informations pour agir plus efficacement dans le futur. Dans un premier temps, AlphaGo a été entraîné pour « imiter » les joueurs humains. Après avoir atteint un certain niveau, il s’est entraîné sans relâche contre d’autres instances de lui-même. La machine a pu ainsi élaborer de nouvelles stratégies au fil des parties disputées au cours de son existence.

 

 

Dans le domaine de la traduction, l’IA se base sur une toute autre technique d’apprentissage automatique : l’apprentissage supervisé. Les logiciels de traduction automatique en sont le parfait exemple :

 

1) le logiciel enregistre des parties de phrases, ou des mots, ainsi que leur traduction ;

 

2) sur cette base, il relève des régularités statistiques ;

 

3) le programme se base sur ces régularités statistiques pour déterminer la traduction la plus probable d’un mot, d’une suite de mots ou d’une phrase.

 

Selon Pierre-Yves Oudeyer, directeur de recherche en robotique et sciences cognitives à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique, « ces machines sont bêtes. Elles ne comprennent rien aux phrases qu’elles traduisent, elles ont juste vu que telle phrase était souvent traduite de telle manière ».

 

Les outils de traduction automatique disposent donc d’une capacité statistique, contrairement à l’humain qui, lui, dispose d’une capacité analytique. La machine n’est donc pas capable de percevoir le sens du mot ou de la phrase qu’elle doit traduire. Et c’est là que le bât blesse ! La traduction est une activité complexe et ne se résume pas à une suite de données statistiques. 

 

Yoshua Bengio, professeur titulaire au Département d'informatique et de recherche opérationnelle de l’université de Montréal rajoute : « nous sommes encore loin, très loin, des degrés de performance et des capacités cognitives des humains et même des plus petits animaux... Une souris demeure encore plus intelligente qu'un ordinateur muni d'une intelligence artificielle ».

 

Défis majeurs pour l'I.A.

En traduisant, le linguiste est confronté à bon nombre d’obstacles et doit faire appel à ses capacités cognitives pour les surmonter.

 

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Le sens

Le traducteur doit impérativement comprendre le sens du texte original pour éviter les contresens (interprétation erronée d’une phrase ou d’un paragraphe) et déceler les ambiguïtés - voire les erreurs - présentes dans le texte source. 

Or, l’intelligence artificielle ne comprend pas un traître mot du texte à traduire. Dès lors, comment fera-t-elle pour éviter les contresens et détecter les ambiguïtés ou les erreurs dans le texte source ? 

 

 

Le style

Avant de commencer son travail, le traducteur doit déterminer le domaine du texte à traduire. S’agit-il d’un texte juridique ? D’une notice technique ? D’une brochure commerciale ? Bien entendu, il n'existe pas de traduction type : un document juridique ne se traduit pas de la même manière qu’un roman de science-fiction, par exemple. Le traducteur doit à chaque fois adapter son style rédactionnel au domaine de spécialisation (du texte à traduire).

 

Prenons l'exemple de la traduction littéraire...

La traduction littéraire possède plusieurs sous-domaines. En plus de la traduction de romans, elle englobe également la poésie et le théâtre. Ces deux sous-domaines apportent des contraintes différentes au traducteur : la sonorité pour la poésie et le langage oral pour le théâtre. 

 

En outre, les traducteurs littéraires, doivent être « transparents », c’est-à-dire oublier leur propre style et embrasser celui de l’auteur.

 

Ces obstacles, les professionnels de la langue pourront les surmonter grâce à leur créativité et leur inventivité. Mais qu’en est-il des machines ? Pour Christine Michaux, professeure de traduction et de terminologie et vice-doyenne de la faculté de traduction et d’interprétation de l’université de Mons, la traduction littéraire est peut-être une des seules solutions d’avenir du secteur face aux avancées technologiques.

 

Le sous-texte

Sans s’en rendre compte, les hommes utilisent beaucoup de sous-entendus, de jeux de mots ou d’humour dans leurs interactions. Les autres subtilités langagières telles que les références cachées, les références à l’actualité, et l’ironie pourraient également poser de sérieux problèmes pour l’intelligence artificielle. En effet, dû à son absence de capacité analytique, la machine éprouve énormément de difficultés à déchiffrer ces subtilités, et donc à les transposer dans une autre langue.

Encore une fois, seules la créativité et l’analyse approfondie du contenu permettront de surmonter ces contraintes. Et cette créativité et analyse du contenu ne font pas partie de l’apprentissage automatique supervisé propre aux logiciels de traduction automatique.

 

La structure

Une des tâches du traducteur consiste à déconstruire la structure de la phrase originale pour ensuite reconstruire la phrase de façon naturelle dans la langue cible. En effet, les structures des phrases peuvent radicalement changer d’une langue à l’autre. 

Comment la machine arrivera-t-elle à modifier complètement la structure d’une phrase afin de la rendre plus naturelle dans la langue cible ?

 

Le contexte

Une des grosses pierres d’achoppement de la traduction automatique est l'homographie. Certains termes s’écrivent exactement de la même façon mais ont des significations totalement différentes. Comme le souligne Georges Misri, Maître de conférence émérite à l’université d’Alep,... 

...« les énormes problèmes que posent l’homonymie et la polysémie à l’ordinateur sont tous résolus par le traducteur humain professionnel ; ce qui est réellement ambigu pour la machine ne l’est pas nécessairement pour l’homme. En effet, l’intelligence humaine étant largement plus développée que celle de l’ordinateur, le traducteur lève toute ambiguïté grâce à sa capacité de raisonnement qui permet de définir, cas par cas, l’information véhiculée par tel ou tel élément du texte de départ ». 

En résumé, c’est le contexte qui va permettre de déterminer le sens des mots. Il paraît peu probable qu’une machine arrive, d’ici dix ans, à raisonner et comprendre le contexte.

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La dimension humaine

 

Selon François Vermeersch, professeur de traduction et d’interprétation à l’Université de Mons et interprète free lance pour les institutions européennes, la traduction consiste à comprendre et restituer fidèlement l'intention de communication, ce que l'humain est le seul à pouvoir faire. 

 

Les risques liés à la traduction

 

Une mauvaise traduction peut avoir une incidence non négligeable sur la société. On dit souvent qu’un linguiste peut, à lui seul, provoquer une guerre à cause d’une simple erreur. Pour preuve, c'est une erreur de traduction qui a changé le cours de la Seconde Guerre mondiale. Imaginez que les traducteurs et interprètes soient remplacés par des machines ! Même si, dans le futur, celles-ci devaient donner un résultat satisfaisant dans 99,99 % des cas, la marge d’erreur empêchera l’humain de s’y fier totalement, surtout pour des domaines ultra-sensibles comme le juridique ou le médical. 

 

L’évolution technologique nous pousse aussi à nous poser la question suivante : « comment la population réagira-t-elle face au progrès ? ». Considèrera-t-elle que la technologie efface le contact social ? Il conviendra également de prendre en considération le temps que prendra la population pour s’adapter à ces nouvelles technologies… 

 

En utilisant des outils tels que des logiciels de TAO, le traducteur a jusqu’à présent travaillé main dans la main avec la technologie. Cette collaboration donne de bons résultats (rapidité, mise en page, moindre coût, etc.). Selon nous, un mélange d'humanité et de technologie représenterait donc un bon compromis pour l’avenir.

 

L'humain et la technologie : un couple indissociable ?

La vérification humaine

Toujours selon François Vermeersch, la vérification humaine est et restera indispensable à une bonne traduction. Dans le futur, les logiciels de traduction automatique pourront peut-être garantir une traduction de qualité satisfaisante ou apparemment satisfaisante, mais l’œil humain devra faire au minimum un travail de relecture approfondi avant d’envoyer le produit fini au client.

 

 

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Quel avenir pour les traducteurs et les interprètes ?

L’avenir de la traduction ne semble pas si sombre, mais il est évident que le secteur va évoluer rapidement. Quels sont donc les éléments à prendre en considération ?

 

L'informatique : ce domaine occupe une place de plus en plus importante dans le processus de traduction. Les traducteurs devront très certainement apprendre à travailler avec de nouveaux outils informatiques dans le futur. 

 

L'innovation technologique : aidée par l’intelligence artificielle, elle automatisera encore davantage la traduction même si la vérification humaine restera indispensable

 

La société : l’attitude de la population envers les langues étrangères sera un élément à prendre en considération, car cet aspect jouera certainement un grand rôle dans le futur de la traduction. 

 

 

Pour conclure...

 

Dans sa chronique, Amid Faljaoui n’a pas tenu compte des différentes facettes du métier. Les traducteurs et les interprètes peuvent encore voir l’avenir positivement, car la machine n’est pas prête de supplanter l'humain. Il ne faut cependant pas crier victoire trop vite. En effet, il est nécessaire de préparer le futur sur le long terme avec l’amélioration de la traduction assistée par ordinateur. 

 

La technologie et ses avancées doivent être vues comme des alliées et non comme des ennemies car, si elles pourront certainement aider les linguistes dans leur travail, elles ne pourront probablement pas les remplacer.

 

Bibliographie :

 

• Larousse, s.d. Encyclopédie Larousse en ligne. En ligne http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/intelligence_artificielle/187257, consultée le 15 mars 2016.

• Abadie J. (2014). « Mokatsu », l’erreur de traduction qui a changé le cours de la Seconde Guerre mondiale. En ligne http://www.slate.fr/story/91073/mokusatsu-erreur-traduction-seconde-guerre-mondiale, consulté le 21 mars 2016.

• Misri G. (2007). La traduction humaine face à l’ordinateur dans les problèmes dus à l’homonymie et à la polysémie. En ligne http://gerflint.fr/Base/MondeArabe4/misri.pdf, consulté le 20 mars 2016.

• Sergent D. (2016). Qu’implique la victoire d’un ordinateur au jeu de go ? En ligne, http://www.la-croix.com/Qu-implique-victoire-ordinateur-2016-01-31-1200736539, consulté le 15 mars 2016.

• Billot. A (2016). Intelligence artificielle ? Vraiment ? En ligne, http://www.liberation.fr/futurs/2016/03/16/intelligence-artificielle-vraiment_1440053, consulté le 16 mars 2016.

• Tual M. (2016). Apprentissage : l’intelligence artificielle, une élève de plus en plus douée. En ligne, http://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/12/22/apprentissage-l-intelligence-artificielle-une-eleve-de-plus-en-plus-douee_4836339_4408996.html, consulté le 15 mars 2016.

• Techno-science, (2015). Comment fonctionne l’intelligence artificielle ? En ligne http://www.techno-science.net/?onglet=news&news=13700, consulté le 17 mars 2016.

 

 

 

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